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Sortant par la porte Sainte-Marguerite (8), d'où leur mouvement échappait à la surveillance de l'ennemi, ils pénètrent dans le Fond-Pirette, qu'ils remontent jusqu'au pied de la côte escarpée sur laquelle était assis le camp bourguignon. Ils grimpent comme des chèvres aux flancs de cette côte et, s'aidant des pieds et des mains, parviennent au haut du plateau.
L'armée bourguignonne, harassée de fatigue et pleine de sécurité, était plongée dans un profond sommeil. C'était la première fois depuis trois jours et quatre nuits, que les soldats avaient passés, dit l'un d'eux, « toujours armés, sans dormir et peu mengier, et nos chevaulx loigiés à la pluye, soubs les arbres et jardins » (9). Ce soir, tout danger semblant écarté, le duc avait ôté ses armes et permis à ses soldats de se désarmer aussi « pour eux refreschir ». Le repos des assiégeants était protégé par les sentinelles et les avant-postes qui, entre le camp et les murailles de la ville, n'eussent pas permis à un être vivant d'approcher sans essuyer une bruyante fusillade (10). A droite, l'abîme avait semblé une défense meilleure encore, puisque aucune précaution n'avait été prise de ce côté contre un invraisemblable danger.

Devant nos héros, dans une prairie, des lavandières se chauffaient autour d'un grand feu. Au-delà, en face d'eux, la tente du duc d'Alençon.

 

Derrière celle-ci, deux maisons : l'une occupée par le roi et par sa garde écossaise, comprenant une centaine d'hommes, l'autre occupée par le duc. Entre ces deux maisons s'étendait une vaste grange où Charles, toujours défiant à l'endroit de son beau cousin, avait jeté un gros de ses gens d'armes, « la fleur de sa maison ». Pour leur permettre de mieux observer ce qui se passait, il avait percé les murs de cette grange de larges meurtrières.

Les premiers Liégeois qui avaient débouché sur le plateau, feignant d'appartenir à l'armée du duc, dont ils portaient le sautoir sur leurs habits, étaient entrés en conversation avec les femmes en attendant que leurs camarades les eussent rejoints. Mais leur langage les trahit, et l'une des femmes communiqua ses soupçons à ses compagnes. Aussitôt, se voyant découverts, les Liégeois tombent l'épée à la main sur ces malheureuses, qu'ils égorgent. L'une d'elles se précipite dans un fossé rempli d'eau et pousse de grands cris qui donnent l'alarme. On n'a plus le temps de se concerter : les uns se jettent sans retard sur la tente du duc d'Alençon, d'autres vont ferrailler contre les hommes d'armes de la grange, d'autres enfin, sous la conduite de leurs guides, poussent droit jusqu'au logis du duc et du roi.


Charles était au lit; aidé de Comines, qui couchait dans sa chambre avec deux autres gentilshommes, il revêt à la hâte sa cuirasse, met son casque et descend précipitamment par derrière, pendant que ses douze archers, qui gardaient le rez-de-chaussée en jouant aux dés, reçoivent vigoureusement les assaillants (11). De leur côté, les Ecossais du roi défendent leur maître, et leurs flèches vont percer indifféremment Bourguignons et Liégeois. Une mêlée terrible s'engage dans les ténèbres. Aux cris de Vive Bourgogne! poussés par les gens du camp, répondent ceux de Vive le Roi! poussés par les Liégeois pour dérouter l'ennemi, et ces cris se croisent dans les airs avec le bruit de la mousqueterie et les plaintes des blessés et des mourants. Bientôt, à la lueur de l'incendie qui vient de prendre à plusieurs tentes, les Bourguignons s'aperçoivent du petit nombre des assaillants et les repoussent avec plus d'entrain. Beaucoup de Liégeois tombèrent les armes à la main; les autres voyant le coup manqué, regagnèrent la ville, Gossuin à leur tête (12). La mauvaise fortune de la Cité avait voulu qu'une entreprise si bien concue échouât à la dernière heure devant un contretemps fortuit, et que la diversion sur l'avant-garde n'eût pas lieu, on ignore pourquoi (13).

 

Tel est l'épisode célèbre dans l'histoire qu'on appelle le dévouement des six cents Franchimontois : « Pour ceux, dit un historien, qui jugent de la grandeur d'une entreprise non par le succès, mais par la bardiesse et l'intrépidité de ceux qui la conçoivent et l'exécutent, la gloire d'un si beau dévouement reste tout entière à ses auteurs, et il n'est pas au pouvoir de la fortune de la leur ravir » (14).

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(1) C'est au cardinal Piccolomini, p. 380, que nous devons la connaissance de ce plan. Comines, t, I. p. 159, et Thomas Basin, t. Il, p. 200, n'en ont qu'une vague notion, et les autres chroniqueurs sont muets sur l'intérêt stratégique de l'entreprise.

(2) Sur le coup de main de Gossuin de Streel, v. Adrien. p. 215; Onofrio, pp. 172-173, avec le passage correspondant d'Ange de Viterbe; Comines, t. I, pp. 158.162; Haynin, t. Il, pp. 76-77; les lettres d'Antoine de Loisey et de Jean de Masilles, dans BCRH, t. III. pp. 29 et 31; viennent ensuite des témoins de second ordre comme Piccolomini, p. 380; Jean de Looz, p. 6o; Thierry Pauwels, p 220; Henri de Mericâ, p. 177 ; Thomas Basin, t. Il, p. 200.

 
 
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